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L. Gil, "Les illustrations de Kehl" (1)

mercredi 1er février 2012, par Myrtille Méricam

Linda Gil, "Compléter l’œuvre de Voltaire : le supplément illustré de Moreau le Jeune pour l’édition de Kehl, 1784-1789"

Le projet de l’édition de l’œuvre complète de Voltaire, réalisée entre 1781 et 1789 par Beaumarchais et Condorcet, s’énonce comme un idéal typographique : « Notre dessein, en acquérant l’exclusive propriété des portefeuilles de Monsieur de Voltaire, a été d’élever au plus beau génie de la littérature française, un monument digne de lui, de la nation et de son siècle. Nous devons à sa mémoire, aux riches amateurs des Beaux-arts, une superbe édition de ses œuvres complètes ». Seules trois gravures – des portraits de l’auteur, peints par Largillière, Latour, et Houdon – devaient initialement illustrer la grande édition complète et signée du grand homme, comme l’annonce le premier prospectus publié en janvier 1781. L’édition finale, dont la livraison s’achève en 1789, comporte finalement cent huit gravures réalisées par Jean-Michel Moreau, dit « le Jeune », exécutées à ses frais, publiées en livraisons et dont il céda des épreuves à Beaumarchais. Voltaire, qui a donné son agrément au projet d’édition initialement engagé par le libraire Panckoucke, avait pourtant manifesté auprès de celui-ci, dans une lettre datée du 12 janvier 1778, une réserve au sujet des illustrations : « Si je suis en vie dans un an je vous aiderai autant que je pourrai à faire une édition digne de vous. Je crois que des Estampes seraient fort inutiles. Ces colifichets n’ont jamais été admis dans les éditions de Cicéron, de Virgile et d’Horace. Il faut imiter ces grands hommes dans cette simplicité si on ne peut pas imiter leurs perfections ».

Moreau le Jeune

Né en mars 1741, d’origine modeste, Moreau fut élève du peintre Le Lorrain, qu’il suivit très jeune à Saint-Pétersbourg. En 1770, à 29 ans, il est nommé dessinateur des Menus-Plaisirs du Roi, chargé de dessiner et de graver les fêtes de la cour. Il appartient également à la prestigieuse Académie Royale de Peinture et de Sculpture. C’est en 1773 qu’il commence à se consacrer à l’illustration de livres, « un illustrateur nouveau et de premier ordre, qui devait voir pendant cinquante ans la seule annonce de ses ‘figures’ assurer dans la librairie de toute l’Europe le débit et la fortune d’un ouvrage », comme le rappellent les frères Goncourt dans l’étude qu’ils ont consacrée à l’œuvre et à la carrière de cet artiste. Moreau aborde Voltaire, si l’on peut dire, par la fin. En effet, il se signale tout d’abord par une gravure célèbre entre toutes : l’estampe commémorative du « Couronnement de Voltaire » sur la scène du Théâtre-français le 30 mars 1778 est achevée en mars 1782 et devient rapidement une œuvre fondatrice de l’iconographie et du mythe voltairiens. Cette première gravure représente en quelque sorte la préface de l’œuvre consacrée à Voltaire par Moreau le Jeune, un corpus total d’environ 200 planches.

Toutefois, dès 1775, Moreau s’était engagé dans un premier projet d’illustration de La Henriade. Les figures de cette illustration seront retenues dix ans plus tard pour l’édition de Kehl. Au triomphe d’Henri IV « couronné de lauriers, s’élançant dans les airs sur son char et chassant ses ennemis devant un parterre de Parisiens émerveillés » de 1775 répond, au chant V de La Henriade, publiée à Kehl par la Société Littéraire Typographique, la figure légendée « Henri IV apparaît dans un char tandis que les ligueurs sacrifient aux esprits infernaux », qui entretient une parenté manifeste avec le lavis de 1775. Ce premier diptyque signale l’admiration personnelle de l’artiste pour l’écrivain, ainsi que l’enjeu politique souligné par le parallèle entre ces deux figures esquissant une lecture militante de l’œuvre. En 1781, Moreau présente au Salon « plusieurs dessins in-quarto, sujets de La Henriade qui formeront la première livraison des estampes proposées par souscription, pour l’ornement des Editions de Monsieur de Voltaire », et qui seront livrées en 1782. Au total, un corpus représentant une série de cent huit estampes, « dédiée à S. A. Monseigneur le prince de Prusse, destinée à orner les œuvres de Voltaire, se vendant chez l’auteur rue du Coq-Saint-Honoré » et dont s’occupa l’artiste près de dix ans. C’est ce corpus que nous présentons ici, excepté les portraits, dont la fonction est documentaire ou hagiographique. Nous nous intéressons au travail de création esthétique de Moreau, et au dialogue que les figures entretiennent avec le texte littéraire. Cependant, pour cette première présentation, le commentaire des vignettes est succinct, suggérant seulement quelques pistes de lecture et d’interprétation.

Une collaboration ouverte

Moreau s’est mis au travail avant même que les conditions de sa collaboration soient établies. Le prospectus de 1781, préparé par Beaumarchais, ne mentionne pas son nom et seuls les portraits évoqués plus haut sont programmés pour faire partie de l’édition, suivant en cela l’idéal de Voltaire, qui a toujours préféré l’édition non illustrée de son œuvre. En 1781, Moreau est un artiste célèbre, graveur et dessinateur, dont le nom est associé à l’illustration d’œuvres littéraires classiques et contemporaines prestigieuses, parmi lesquelles L’Encyclopédie et surtout, La Nouvelle Héloïse. Sa position au sein de l’équipe est donc celle d’un artiste indépendant qui, après avoir décidé par intérêt peut-être, mais surtout par conviction et par plaisir personnel, de travailler à la gloire de l’un de ses écrivains préférés, s’engage dans une collaboration éditoriale avec une équipe doublement dirigée, sur le plan typographique et financier, par Beaumarchais et, sur le plan scientifique et littéraire, par Condorcet. Cette association entre un artiste officiel de la monarchie française, pensionné par le roi, et les éditeurs clandestins d’une œuvre censurée, bannie hors des frontières du royaume pour cause d’impiété témoigne, une fois de plus, de la posture paradoxale de cette geste éditoriale et de ses acteurs. S’il bénéficie des revenus d’une charge royale, les choix artistiques de Moreau font de lui un homme des Lumières, qui met son talent au service des philosophes. Son admiration personnelle pour Voltaire le rattache à la communauté fraternelle des premiers voltairiens, réunis autour du combat pour porter l’héritage du patriarche. On peut également émettre l’hypothèse que le projet d’illustration de l’édition in-8° par Moreau a pu représenter, pour les éditeurs de Kehl, une précaution non négligeable contre les contrefaçons qui menaçaient de toutes parts.

L’élaboration de l’œuvre de Moreau se fait donc dans une relative indépendance vis-à-vis du reste de l’équipe éditoriale. L’impression de l’œuvre textuelle et le travail du peintre apparaissent comme deux « affaires » distinctes mais complémentaires. C’est à ce titre que Moreau s’adresse à Beaumarchais en juillet 1782 pour lui demander son soutien logistique et médiatique. Il a commencé à réaliser les gravures en octobre 1781. Comme d’autres artistes de renom, il a opté pour le système de la souscription, qui permet d’obtenir les fonds nécessaires au lancement de l’entreprise, tout en conservant son indépendance vis-à-vis des éditeurs. Ainsi, les deux entreprises débutent quasiment au même moment, puisque l’année 1781 est celle de l’installation et de la mise en fonctionnement de l’imprimerie de Kehl. Un avis paraît effectivement dans le Courrier de l’Europe daté du 29 octobre 1782, sous la forme d’un Prospectus : « Pour cent Estampes in-4to, & in-8vo. gravées d’après les dessins & sous la direction de M. Moreau, dessinateur & graveur du cabinet du Roi & de son académie de Peinture, pour décorer la nouvelle édition de Voltaire, imprimée avec les caractères de Baskerville, par les soins de M. de Beaumarchais ». Le prospectus donne également des indications sur l’ordre de la création graphique, qui répond à la classification générique de l’édition, conformément au « Plan » élaboré par Decroix et agréé par Voltaire en 1777 : d’abord le grand poème épique « dix estampes, pour être mises à la tête des chants de La Henriade. A la fin de l’année, on donnera la seconde livraison ; les sujets seront tirés des pièces du Théâtre ». Finalement, les éditeurs choisissent, malgré les arguments réitérés de Decroix, et à la demande de Condorcet, d’inverser l’ordre des volumes en plaçant le théâtre à la tête de l’édition. En 1783, le Courrier de l’Europe fait paraître un nouvel avis, daté du 11 juillet qui confirme le caractère séparé des deux entreprises, faisant l’objet de souscriptions séparées, à des adresses différentes. Moreau semble s’organiser progressivement, et apparaissent des formulaires imprimés et des avis de publications séparés, dans la presse parisienne cette fois.

Le travail de Moreau

Au tome 1 un frontispice général constitue une dédicace à Frédéric de Prusse, représenté de profil dans un médaillon.

L’allégorie s’intitule, d’après la légende : « La paix tient la Guerre enchaînée ; le Prince par sa présence anime les Arts qui s’empressent à le célébrer ». Cette pièce liminaire, discours de prestige adressé au monarque prussien, est aussi d’une portée programmatique : elle annonce les valeurs humanistes et politiques qui traversent l’œuvre. C’est une image rhétorique, qui transcrit dans un système de signes iconographiques un discours épidictique. Une lettre d’apparat accompagne l’ensemble de l’œuvre gravée, dans laquelle Moreau s’explique sur ses intentions : « J’ai tout employé pour rendre dignement les tableaux immortels du plus grand peintre et du plus grand poète qui ait jamais existé. Si je n’ai pas fait un chef-d’œuvre, au moins puis-je dire que voilà le chef d’œuvre de mon burin ». On retrouve abondamment cette dimension allégorique et symbolique de l’illustration dans les deux séries consacrées, l’une sur un registre épique, à La Henriade et l’autre, sur un mode galant, ironique et burlesque, à La Pucelle d’Orléans.

En l’état actuel de nos recherches, nous n’avons retrouvé aucun document faisant état d’une collaboration littéraire ou esthétique entre l’artiste et les éditeurs. Moreau semble avoir choisi lui-même ses sujets, avec une liberté rare dans le domaine de l’illustration du livre. Il a réalisé de façon autonome un travail de relecture, de sélection et de composition à partir du corpus voltairien, avec lequel il engage un véritable dialogue interprétatif. En effet, les illustrations peuvent se lire comme un dispositif de réception du texte.

L’édition en format in-8° comporte 70 volumes. Moreau a dessiné quarante-quatre figures pour le Théâtre, dix pour La Henriade, vingt-et-une pour La Pucelle d’Orléans, quatre pour les Contes, quatorze pour les Romans, soit un total de total quatre-vingt-treize. Cette répartition appelle plusieurs remarques. Sur le plan générique, il a choisi d’illustrer uniquement les œuvres de fiction, dramatiques et narratives, ainsi que les deux grands poèmes épiques et historiques. Les estampes s’adressent davantage à l’imagination du lecteur. Les images figuratives dominent, seules quelques unes ont une fonction allégorique ou didactique.

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